tb - L’ART DE CONJUGUER LE VERBE PICARD - bt
avec près de 1950 verbes conjugués en parlers picards de l’Amiénois et du Vimeu

La conjugaison des verbes picards.

SOMMAIRE

1) Généralités.
1.1 les pronoms personnels
1.2 les modes et les temps de la forme active
1.3 la forme passive
1.4 les phrases interrogatives

2) Les groupes de conjugaison
2.1 premier groupe
2.2 deuxième groupe
2.3 troisième groupe

3) Graphie et prononciation

4) Le picard de l’Amiénois

5) Le picard du Vimeu central

6) Les verbes recensés

7) Conseils d’utilisation

8) Bibliographie


1) Généralités.

1.1 les pronoms personnels.

Dans le tableau ci-dessous, "Am" signifie "Amiénois" et "Vi" signifie "Vimeu central". La présence de plusieurs pronoms dans une même case signifie que la forme ou la prononciation de ces pronoms change suivant le contexte. Ce procédé n’est pas toujours très satisfaisant, mais pour "no"/"nos", "vo"/"vos", "i"/"il" ou "i"/"is" cela permet au moins de faire comprendre s’il faut faire la liaison ou non. Toutefois, pour "nous" et "vous", j’ai respecté la graphie française.

Personnesujetcomplément
direct
complément
indirect
emplois
disjoints
singulier 1e pers.j’, éj, jé ém, mé, m’ ém, mé, m’ mi
singulier 2e pers.tu, ét, t’ té, ét, t’ té, t’ ti
sing. 3e pers. masc.i, il lé, l’, sé, s’ li li
sing. 3e pers. fém.a, al lé, l’, sé, s’ li elle
sing. indéfinio sé, s’ sé, s’ -
pluriel 1e pers. os Am.: nous
Vi.: no, nos
Am.: nous
Vi.: no, nos
Am.: nous
Vi.: no, nos
pluriel 2e pers. os Am.: vous
Vi.: vo, vos
Am.: vous
Vi.: vo, vos
Am.: vous
Vi.: vo, vos
pluriel 3e pers. Am.: i, is
Vi.: i, il
szés, leu, leus leu eux

Exemples :

1) Don.ne mé l-lé, et pi n’mé lé rprinds point ! — Éne li don.ne point, tu li don.neros pu tèrd.
(Donne-le-moi, et ne me le reprends pas ! — Ne le lui donne pas, tu le lui donneras plus tard.)
À noter, l’ordre des pronoms quand le verbe est à l’impératif. Dans les deux dernières propositions, si on se réfère au français, en toute rigueur on pourrait s’attendre à trouver quelque chose comme :
Éne lé li don.ne point, tu lé li don.neros pu tèrd.
Ces ellipses sont constantes en picard (elles étaient également pratiquées en ancien français).

2) Pour m’assuffire, arringe-t’ avuc elle. — Maque et pi tais-t’. Tais-tté, bonsoér !
(Pour me rassasier, arrange-toi avec elle. — Mange et tais-toi. Tais-toi bon sang !)
À l’impératif, le pronom s’élide non seulement devant une voyelle, mais aussi en fin de phrase.

3) Elle, al o des bieux mabes, prinds-i ! — Nan, mi j’li prindrai point.
(Elle, elle a de belles billes, prends-les-lui ! — Non, moi je ne les lui prendrai pas.)
Deux faits à noter : l’absence du ne dans la négation et aussi l’absence du pronom szés (voir exemple 1 ci-dessus).

4) Al arrive, al sé rtone, lò a n’put point s’atnir, al rouve és bouque, a s’met à rire, al brait pi a rtchait faibe.
(Elle arrive, elle se retourne, là, elle ne peut pas se contenir, elle ouvre la bouche, elle se met à rire, elle pleure et elle retombe en pamoison.)
À noter les variations de a et al suivants la syllabe qui suit. En fait, le l tombe quand il est suivi par des consonnes telles que le tout serait imprononçable, ou tout au moins difficilement prononçable !

5) Chés filles, eux, t’os bieu sz’amidoler et pi leu dire des mots doux, austot qu’i foait nuit i leu rinvont !
(Les filles, elles, tu as beau les cajoler et leur dire des mots doux, aussitôt qu’il fait nuit elles s’en vont !)
À la troisième personne du pluriel, pas de distinction entre masculin et féminin ! À remarquer aussi, l’utilisation de leu pour la forme pronominale.

6) Qu’o z-est-ti bête, o s’don.ne du mau pour é-rien ! — Quoé qu’tu vux, o n’sé rfoait point.
(Est-on bête, on se donne du mal pour rien ! — Qu’est-ce que tu veux, on ne se refait pas.)
Le pronom indéfini o donne lieu, parfois, à des liaisons inattendues !

1.2 les modes et les temps de la forme active.

Pour simplifier prenons, par exemple, le cas de warder [garder] dans l’Amiénois.

Temps simples

Pour l’indicatif ce sont :

présent : éj warde,
imparfait : éj wardoais,
futur : éj warderai (prononcer wardré)[*],
conditionnel : éj warderoais (prononcer wardroé)[*].

Pour le subjonctif :

présent : qu’éj warde.

Pour l’impératif :

warde, wardons, wardez.

Participe :

présent : wardant,
passé : wardé.

[*] voir plus loin les problèmes d’écriture au paragraphe 3 (graphie et prononciation).

Temps composés

Pour l’indicatif ce sont :

passé composé : j’ai wardé,
plus-que-parfait : j’avoais wardé,
futur antérieur : j’érai wardé,
conditionnel passé : j’éroais wardé.

Pour le subjonctif, une seule forme :

subjonctif passé : qu’j’euche wardé.

Les verbes picards possèdent donc les mêmes temps que les verbes français, sauf pour cinq d’entre eux qui n’existent pas en picard. Pour l’indicatif : le passé simple et le passé antérieur, le conditionnel passé 2e forme, pour le subjonctif l’imparfait et le plus-que-parfait.
On trouve néammoins, dans l’expression fut dit, fut foait, une trace d’un passé simple qui a été utilisé au moyen-âge (voir par exemple : Robers de Clari, li estoires de chiaus qui conquisent Coustantinoble) et encore rencontré jusqu’au XVIIIe voire parfois au XIXe siècle.

Les temps composés de la plupart des verbes sont construits avec l’auxiliaire avoér. Toutefois quelques verbes comme naîte (naître) ont leurs temps composés construits avec éte.
Dans l’Amiénois, pour le verbe moérir, j’ai entendu avoér mouru mais cette forme a pratiquement disparu au profit de ête mort.
Le verbe naîte est très peu usité, on utilise plutôt vnir au mon.ne.

Temps composés de naîte :

passé composé : éj sus né,
plus-que-parfait : j’étoais né,
futur antérieur : éj srai né,
conditionnel passé : éj sroais né,
subjonctif passé : qu’éj fuche né.

On rencontre aussi des verbes comme passer et partir pour lesquels avoér et éte sont utilisés, mais, comme en français pour passer, le sens est différent suivant l’auxiliaire utilisé.

Temps surcomposés

Le picard utilise également les temps surcomposés suivants :

passé surcomposé : j’ai yeu wardé,
plus-que-parfait surcomposé : j’avoais yeu wardé,
futur antérieur surcomposé : j’éroai yeu wardé,
conditionnel passé surcomposé : j’éroais yeu wardé,
subjonctif passé surcomposé : qu’j’euche yeu wardé.

Semi-auxiliaires

Comme en français, les verbes aller, vnir, foaire, laissier, dvoér suivis d’un infinitif peuvent donner des formes composées. En particulier, le verbe aller suivi d’un infinitif sert, comme en français, de semi-auxiliaire pour un futur périphrastique :
après souper, j’vos rbéyer ch’fotballe (après le diner, je vais regarder le football).

Remarques

En picard, le subjonctif est toujours utilisé à bon escient, là où le français parlé aurait tendance à l’oublier. Par contre on rencontre souvent des phrases du genre :
Éch canté d’pain-lò, ch’est pour mi minger (ce chanteau de pain, c’est pour moi et c’est pour manger).

Autre particularité, dans une phrase "hypothétique", la proposition hypothétique et la proposition principale sont toutes deux au conditionnel :
siq al varoait jé l’séroais (si elle venait je le saurais)
siq j’éroais seu j’éroais point vnu (si j’avais su je ne serais pas venu).

1.3 la forme passive:

L’auxiliaire éte est utilisé pour la forme passive des verbes :
il o té rousti par pu fort éq li (il a été battu par plus fort que lui).

On utilise également, comme en français, és foaire (se faire) suivi de l’infinitif pour obtenir une sorte de forme passive :
i s’a foait roustir par pu fort éq li (il s’est fait battre par plus fort que lui).

1.4 les phrases interrogatives:

En picard, à part quelques rares exceptions, il n’y a pas d’inversion du sujet.

Tout comme on dit cela va-t-il en français, en picard on dit cho vo-ti . Mais ce ti qui tire son origine de t-il est, en picard, une particule à valeur interrogative (qu’on trouve également dans le français parlé) qui sert à construire toutes les phrases interrogatives, du moins celles qui sont de type "affirmatif" ainsi que des phrases exclamatives :

éj pux-ti vnir ? (puis-je venir ?)
tu rapasseros-ti à no moaison ? (repasseras-tu par notre maison ?)
qu’il est-ti inchepé ! (qu’il est embarrassé !)
os ons-ti bien canté ? (avons-nous bien chanter ?)
os rvaroète-ti pèr ichi ? (reviendriez-vous par ici ?)

Pour les phrases de type "négatif", la seule marque de l’interrogation est le ton :

i n’s’arrête don janmoais ? (ne s’arrête-t-il donc jamais ?)
os n’érvarons point ? (ne reviendrons-nous pas ?)
os nin vouloète pu ? (n’en vouliez-vous plus ?)
i n’pourroai'te point leu taire ? (ne pourraient-ils pas se taire ?)

Les formes interrogatives du genre est-ce que ou est-ce qui sont rendues en picard par des locutions du même type :

Ch’est-ti qu’t’es sourdiu ? (est-ce que tu es sourd ?)
Quoé qu’ch’est qu’tu dis ? (qu’est-ce que tu dis ?)
Tchéche éq ch’est-ti ? (qui est-ce ?)
Tchéche qu’il o foait cho ? (qui est-ce qui a fait ça ?)
Ouèche qu’il est tin chinoér ? (où est-ce qu’il est ton tablier ?)
Quanjou qu’os varez ? (quand est-ce que vous viendrez ?)

On peut remarquer que le jou de quanjou constitue une locution interrogative à part entière (qui, à mon avis, tend à disparaître) traduisible par est-ce que :

Jou qu’t’os coére faim ? (est-ce que tu as encore faim ?)

Les locutions tchéche, ouèche, quanjou peuvent elles-mêmes être renforcées par un qu’ch’est-ti, voire par un qu’ch’est-ti don :

Ouéche éq ch’est-ti qu’j’ai ringé mn auto ? (où est-ce que c’est que j’ai garé ma voiture ?)
Quanjou qu’ch’est-ti don qu’i s’in vo pluvoér ? (quand est-ce que c’est donc qu’il va pleuvoir ?)

Le picard n’ayant pas peur des redondances ni des répétitions, on rencontre aussi :

Tchéche éq ch’est ti qu’ch’est qu’il o dérouflè min porté-mon.noaie  ?" (qui est-ce que c’est que c’est qui a volé mon porte-monnaie ?)


2) Les groupes de conjugaison

La situation n’est pas très différente du français puisqu’on distingue trois groupes :

2.1 premier groupe

Le plus simple, un seul radical auquel s’accolent les désinences. Par exemple,dans l’Amiénois, pour warder, on ajoute au radical "ward", les désinences :

e, es, e, ons, ez, e'te, pour le présent de l’indicatif,
oais, oais, oait, oème, oète, oai'te, pour l’imparfait,
erai, eras, era, erons, erez, eront pour le futur,
erais, erais, erait, eroème, eroète, eroai'te, pour le conditionnel,
e, es, e, onche, èche, e'te, pour le subjonctif,
e, ons, ez, pour l’impératif,
ant, é, pour les participes
(voir paragraphe suivant pour la prononciation de la 3e personne du pluriel).

Exemples de conjugaisons :

warder, le modèle tout bête
coutcher, clatcher et bédjer qui se conjuguent sur deux radicaux
rbéyer qui diffère de warder pour le subjonctif, assayer non
berdeler et les autres verbes en -emer, -ener, -eper, -eter, -ever.

2.2 deuxième groupe

Modèle finir, au radical "fini" on ajoute (toujours dans l’Amiénois) les désinences :

s, s, t, chons, chez, 'te, pour le présent de l’indicatif,
choais, choais, choait, choème, choète, choai'te pour l’imparfait,
rai, ras, ra, rons, rez, ront pour le futur,
rais, rais, rait, roème, roète, roai'te pour le conditionnel,
che, ches, che, chonche, chèche, ch'te pour le subjonctif,
s, chons, chez pour l’impératif,
chant, pour le participe présent et rien pour le participe passé.

Exemples de conjugaisons :

finir le modèle du genre
bolir lui se conjugue sur deux radicaux.

2.3 troisième groupe

Comme en français, c’est le fourre-tout dans lequel on met tout ce qui n’est ni du 1er ni du 2e groupe ! La plupart d’entre ces verbes ont pour particularité d’utiliser chacun plusieurs radicaux. Pourtant, à part quelques rares exemples qui échappent à tout classement (en plus des auxiliaires ête et avoér : aller, pouvoér, savoér, valoér et vouloér pour ne pas les nommer), on peut dégager un certains nombres de constantes :

2.3.1 Même radical pour l’indicatif présent, aux 1re, 2e, 3e personnes du singulier, à la 3e personne du pluriel et pour la 2e personne de l’impératif.
2.3.2 Même radical pour l’imparfait de l’indicatif, pour le participe présent ainsi que pour les 1re et 2e personnes du pluriel de l’indicatif présent, du subjonctif et de l’impératif.
2.3.3 Même radical pour le futur et le conditionnel.
2.3.4 Même radical pour le subjonctif, aux 1re, 2e, 3e personnes du singulier et à la 3e personne du pluriel.

Exemples de conjugaisons :

Mintir, dormir, servir, courir, moérir, vnir, dévnir, tnir, offrir, assir et vir pour les verbes se terminant par "-ir"
Rinde et peinde pour les verbes se terminant en "-de"
Croére, braire, rire, dire, tchuire, boére et suire pour les verbes se terminant en "-re"
Mette, batte et con.noaîte pour les verbes se terminant en "-te"
Et enfin, éch tchot darin : rchuvoér.


3) Graphie et prononciation

En picard le "e" caduc n’est jamais prononcé. On pourrait donc être tenté de le supprimer, c’est ce que j’ai fait dans quelques cas particuliers. Par exemple, j’ai écrit "rlocter" au lieu de "reloqueter".
Mais, dans la mesure où j’ai opté pour une graphie aussi proche que possible du français, le "e" caduc a été conservé presque partout ; cette attitude s’explique surtout pour des raisons techniques : comment supprimer le "e" dans j’agincerai si on veut conserver le "c" ? Une suppression systèmatique conduirait à une graphie "phonétisante". Ça n’est pas le choix qui a été fait.
Donc l’écriture est "à la française" mais il faut prononcer "à la picarde" : quand un Picard voit écrit betterave, il pense et dit "bétrav".
Dans ce type d’écriture, j’ai essayé d’être cohérent, sans toutefois toujours y parvenir. De toutes façons cet outil n’a certainement pas la prétention d’être un modèle et chacun est libre de réécrire les formes conjuguées dans sa propre graphie.
Si un jour une graphie normalisée s’impose, c’est juré, je promets de faire une mise à jour dans ce sens.

Le "è" m’a servi à noter un "a" très fermé. Quand j’écris bèrbouiller, c’est pour représenter quelque chose d’intermédiaire entre barbouiller et berbouiller. Toutefois cette prononciation n’est pas partout la même. À Amiens dans le quartier Saint-Leu on dit plutôt barbouiller, mais à Montières, faubourg d’Amiens on dit bérbouiller. J’ai donc utilisé le "è" pour essayer de rendre compte de ces variations. Peut-être eut-il été préférable de laisser les deux entrées : barbouiller et berbouiller ?

Remarque importante à propos de la troisième personne du pluriel

Dans l’écriture i warde'te, la syllabe "te" est incomplète (c’est-à-dire à peine prononcée).
En fait, cela ne se produit qu’en fin de phrase. Devant une voyelle, on doit faire la liaison :
i cant'te alorsse qué sz’eutes i brai'te se lira "i-can-ta-lor-ské-szeu-ti-bré-t",
devant une consonne, s’introduit un "é" épenthétique, on écrira :
i n’cant’té point, i brai'te et on lira "ine-can-té-point-i-brai-t".

Le pronom de la 3e personne du pluriel est noté i sauf quand la liaison avec une voyelle impose is dans l’Amiénois ou il dans le Vimeu.


4) Le picard de l’Amiénois

Il n’est pas possible, en quelques lignes, de caractériser le picard de l’Amiénois. Donnons plutôt des points de comparaison :

D’une manière générale, on peut dire que les "é" s’ouvrent de plus en plus quand on va d’est en ouest, passant ainsi progressivement du "i" au "a".


5) le picard du Vimeu central (soit, à peu de choses près, les cantons de Friville, Ault, Gamaches) : C’est le parler étudié par Gaston Vasseur dans son dictionnaire et sa grammaire (voir le paragraphe bibliographie). Je me contenterai d’en indiquer les caractéristiques essentielles :


6) Les verbes recensés :

La liste des verbes n'est pas exhaustive, et je la complète chaque fois que j'utilise un verbe non répertorié. Toutefois il ne m’a pas semblé utile d’y faire figurer la totalité des verbes en "r" (comme rminger) quand le préfixe "r" signifie simplement "de nouveau". On en trouvera tout au plus une cinquantaine. Par contre aucun verbe en "ér", le "é" est ici purement épenthétique et n’apparaît systématiquement qu’à la première personne du singulier ; par exemple j’ércange serait mieux écrit jé rcange ou, pourquoi pas, j’é-rcange. Rem. : on peut aussi rencontrer al ércange, mais on dit plus fréquemment a rcange.
Le cas des verbes tnir et vnir est un peu à part ; pour des raisons de facilité d’édition, j’ai fait figurer dans les listes les formes rétnir et rténir, il s'agit en fait pour moi d'un seul verbe « virtuel » rtnir où les formes conjuguées imposent (ou pas) un é épenthétique ; ce é, suivant les circonstances (et en fonction éventuellement du contexte) va se trouver entre r et t ou entre t et n. On a parfois le choix entre les deux et parfois pas. La remarque vaut également pour révnir et rvénir.
L’idée de "faire de nouveau" est parfois également présente dans des verbes en "ra", mais ce préfixe "ra" évoque plutôt une idée de retour à un état d’origine comme rabziner, racacher, ratorner ; de plus ces verbes ont souvent leur signification propre : rapasser n’est pas rpasser et ratrucher n’est pas trucher de nouveau.
Quand il s’agit d’insister sur la répétition on utilise les préfixes "rata" ou parfois "rati" qui ajoutent l’idée "indéfiniment" ou "complétement". L’existence de ratatouille ou de ratiboéser explique peut-être cette utilisation. Il faut néammoins rester prudent. Par exemple ratatiner est construit sur tatiner (qui a disparu et qui signifiait manier) et rataconer sur tacon qui signifie pièce de tissu (à rapprocher du français rapiécer dont il a le sens)…
Enfin, pour rouvrir et rintrer, souvent, ils signifient tout simplement ouvrir et entrer. Il en est de même pour un certains nombres d’autres verbes, dont raplatir, rappeler, rcanger

Le suffixe "dé" à un statut un peu à part, puisque dans certains cas, il sert à renforcer le verbe initial :

débéyer (regarder avec insistance)
décatouiller (chatouiller)
décesser (cesser)
déclatcher (claquer)
définir (finir complètement, avec soin)
s’délaminter (se lamenter)
s’déméfier (se méfier)
démépriser (mépriser)
déssépèrer (séparer)
détrier (trier)

Situation semblable en français où le suffixe "dé" indique parfois une idée d’achèvement comme dans les verbes découper, délaisser, dépasser ou encore dessécher.

Dans d’autres cas (les plus nombreux), "dé" va, comme en français, évoquer l’absence, la cessation d’une action :

déchafauder (démonter l’échafaudage)
déchper (dépêtrer)
défreumer (ouvrir)
démucher (montrer ce qui était caché)
déroéyer (tracer le dernier sillon)
s’désinrheumer (cesser d’être enrhumé)

Parmi ces verbes en "dé", certains n’existent qu’à travers une expression où ils sont liés à leur composant d’origine :

i cante et pi i décante (il chante et il "déchante", c’est-à-dire il hésite)
din la vie, o s’voét pi o s’dévoét (dans la vie on se voit et on se "dévoit", c’est-à-dire on se fréquente et on cesse de se fréquenter)
tin coutieu, i n’hache i n’déhache (ton couteau, il ne hache ni ne "déhache" c’est-à-dire il est inefficace)
mes radis, i n’pousse'te i n’dépousse'te (mes radis ne poussent ni ne "dépoussent" c’est-à-dire en fait ils ne poussent pas, ils n’évoluent pas).

En picard, par une espèce de loi du moindre effort, le glissement de "d" à "n" en présence d’un "m" qui suit ou d’une voyelle nasalisée qui précède a donné naissance à des cas comme  dmander et nman.ner qui en est le plus bel exemple. Mais on trouve aussi :

admirer, anemirer
aveinde, avein.ne
joinde, join.ne
prinde, prin.ne

Alors que nman.ner a été répertorié, les autres ne l’ont pas été, du moins pour l’instant !

Les verbes signalés comme étant pronominaux sont ceux qui sont dits "essentiellement pronominaux", c’est-à-dire qui n’existent qu’à la forme pronominale.


7) Conseils d’utilisation

Pensez que toutes les formes n’ont pas été recensées. Vous ne trouverez pas érdeschinde, par exemple, mais, par contre, rdeschinde est présent. Lorsqu’un verbe avec un préfixe comme "ér", "r" ou "dé" ne figure pas dans les listes, pensez à vous référer au verbe dont il est le composé. De même, si vous ne trouvez pas cartcher, pensez à chercher à quèrtcher !
Pour conclure, une mise en garde : si les verbes sont traduits, ils ont souvent plusieurs sens qui demandent à être précisés, de plus leur usage est souvent légérement différent dans l’Amiénois et dans le Vimeu central. C’est pourquoi considérer cet outil comme un dictionnaire ou un lexique serait une grossière erreur.
Bié seur, cha n’impêquero point l’terre éd truter ! (ceux qui connaissent comprendront, ész eutes i peu’té dviner…)
Ultime remarque : dans les conjugaisons, "Vimeu" veut dire "Vimeu central" (cantons de Friville, Ault, Gamaches).


8) Bibliographie

Les dictionnaires, lexiques et glossaires sont trop nombreux pour être tous cités. J’en ai retenu quelques-uns concernant seulement l’Amiénois ou le Vimeu central (ils sont classés par ordre alphabétique d’auteur, donc pas forcément par ordre d’intérêt).

Pour la grammaire et les verbes en particulier, il existe :

Bien que faisant référence au Vimeu, et même au "Vimeu central", les deux ouvrages cités de Gaston Vasseur, ont un champ d’intérêt bien plus vaste.


Merci à l’ami Jean-Luc pour sa vigilante relecture et ses précieux conseils.

Siq os avez li dusqu’ichi, os avez bien du mérite, pi os vous avez sûremint aperchu éq jé n’sus point un éspécialisse éd lindjuistique, éj sus tasseulemint matché d’picard !

J’ajouterai que je n’ai certainement pas voulu faire ici un travail normatif, je n’en ai ni le goût ni la compétence, j’ai simplement essayé de présenter la version du picard que j’ai entendu et que je pratique, avec ses imperfections et ses incohérences ; j’en donnerai pour exemple le cas des verbes béyer et débéyer pour lesquels j’ai indiqué : éj bée, qu’éj béche mais j’débéye, qu’éj débéye.

Jean-Pierre Calais
(dernière mise à jour : 16 août 2016)


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